La Présidente

Elle doit ce surnom à Théophile Gautier. De son vrai nom, elle se nommait tout simplement Aglaé Savatier et était, vers 1840, la maîtresse du peintre Meissonier (entre autres) qu'elle quitta pour le sculpteur Clésinger.

Cette lettre, par sa longueur, doit constituer l'exemple contraire le plus extrême de nos actuels SMS ou Texto.




Théophile Gautier

L'Art épistolaire de Théophile Gautier (Dans le texte suivant, les indicationsqui figurent à divers endroits entre parenthèses sont non pas de Gautier, mais de l'éditeur).

Rome, 19 octobre 1850.

Présidente de mon coeur,

Cette lettre ordurière, destinée à remplacer les saloperies domonicales, s'est bien fait attendre; mais c'est la faute de l'ordure et non celle de l'auteur.
La pudicité règne en ces lieux solennels mais antiques, et j'ai le grand regret de ne pouvoir vous envoyer que des cochonneries breneuses et peu spermatiques.
Je vais procéder par ordre de route : A Genève, le gouvernement vous recommande, à la porte de la ville, de voir « ci-derrière » ; ce qui est beaucoup, dans une ville protestante, où, pour humilier les catholiques, et leur montrer qu'ils ne sont que des paysans sensuels, les femmes se rabottent le cul et les tétons avec la varlope de la modestie, selon la méthode américaine.
Nous avons fait tous nos efforts pour voir ces douze fesses prescrites par l'autorité, et nous n'en avons vu que quatre, sur la corde raide, séparées par un périnée plafonnant, et formant, sous la jupe de deux jeunes saltimbanques allemandes, deux culs rebondis, qui ne devaient pas être désagréables dans le tête-à-tête.
Ne sachant pas l'allemand, il nous a été impossible de prendre langue avec ces derrières, dont l'un était digne de la Mignon de Goethe, parce qu'il ne l'était pas, mignon.
Oh ! que volontiers, céleste cul, qui m'apparus entre quatre chandelles, j'aurais déployé, en ta faveur une des quatorze redingotes, objet de l'inquiétude de Louis (de Cornemin) qui les change de place à chaque instant !
La nuit suivante, Dom Jacquemart de Bandeliroide, préoccupé de ce cul blanc voltigeant sur le bleu du ciel, me fit rêver que j'étais Brindeau, du Théâtre français, et, qu'avec l'habileté au bilboquet qui caractérise ce pédéraste grassouillard, je recevais, sur une pine en buis, la petite danseuse, attachée, par la ceinture, à une ficelle.
La fausse-couche marécageuse et géographique, qui devait résulter de ces fantasmagories nocturnes, n'eut pas lieu, parce que le vilebrequin d'amour me terebrait le nombril avec tant de force que l'angoisse m'éveilla, mon rêve m'ayant transformé en planche à bouteilles, sur l'établi d'un menuisier.
Louis plaqua lâchement un foutre épais et jaune, et la chambrière, en faisant son lit, aurait pu découvrir l'Amérique dans ses draps.
Voilà pour Genève, la patrie de Mr. Crépin et de Mr. Jabot, dont le gouvernement emprunte le style.
Du reste, pas un vit sur les murs, ils sont sans doute dans le con des femmes, si l'on peut appeler con cette machine à faire des horlogers que les protestantes trimballent entre leurs cuisses décharnées, sous un maigre bouquet de poils à qui les flueurs blanches font faire pinceau.../...

(Lettre à la Présidente)



   
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