L'Art épistolaire de Théophile Gautier (Dans
le texte suivant, les indicationsqui figurent à divers endroits entre
parenthèses sont non pas de Gautier, mais de l'éditeur).
.../... A Rome, l'on folichonne l'as de trèfle aux petits abbés, mais
les femmes ont une peur horrible des ratichons et des papegaux en
serpillière, qui leur fourrent leur goupillon au cul, en leur aspergeant
l'intérieur du ventre de foutre de prêcheur, le plus coulant de tous,
s'il faut en croire Beoralde de Verville.
Toute putain doit être mariée, sans cela, on la flanque en prison
et les grimpeurs, s'ils sont pris, paient trois cents francs d'amende.
La seule industrie des Romains est d'épouser une belle fille, qu'ils
prostituent aux cardinaux et aux forestiers. Malgré cette apparence
décente, il règne ici une vérole splendide, américaine, aussi pure
que du temps de François 1er.
L'armée française tout entière, est sur le flanc ; les poulains éclatent
dans les aines comme des obus, la chaude-pisse jaillit en jets purulents,
et rivalise avec les fontaines de la place Navone ; des rhagades et
des crêtes-de-coq pendent, en franges pourprées, au derrière des sapeurs,
sapés dans leurs fondements ; les tibias s'exfolient en exostoses,
comme des colonnes de vert antique dans une ruine romaine ; des constellations
pustuleuses étoilent les deltoïdes de l'Etat-Major : et l'on voit
se promener par les rues, des lieutenants tachetés et mouchetés comme
des panthères, par des roséoles, des éphelides, des taches couleur
de café, des excroissances verruqueuses, des fies cornés et cryptogamiques
et autres accidents secondaires et tertiaires, qui paraissent ici
au bout de quinze jours.
Vous voyez les colonels, et même les simples soldats, marcher en compas,
les jambes écarquillées, ayant pour hernies de monstrueuses chaudes-pisses
tombées dans les bourses.
On dirait des voleurs de potirons, qui auraient caché leur vol dans
leur pantalon.
Aucun vit n'est droit ; ils se recourbent tous en replis tortueux,
comme le serpent de mer de M. Jean Racine, ou comme le navet qui sert
de membre à cet âne de Vacquerie (âgé de 34 ans). Cinq cents pines
sont restées sur le carreau, et un millier d'hommes éclopés demandent
les capucins pour Invalides. Les Romaines nous ont blessé plus de
monde que les Romains ; c'est dommage, car elles sont outrageusement
belles, d'une beauté lourde, compacte, massive, mais incontestable.
Elles sont énormes, et semblent descendues des piédestaux du Musée.
Vingt enfants tiendraient à la fois dans leurs flancs robustes ; il
faudrait des corsets garnis de fer, pour contenir leurs gorges orgueilleuses.
.../...
(Lettre à la Présidente)