L'Art épistolaire de Théophile Gautier (Dans
le texte suivant, les indicationsqui figurent à divers endroits entre
parenthèses sont non pas de Gautier, mais de l'éditeur).
.../... L'histoire de la mère de Béatrix Cenci, à qui l'on ne pouvait
couper la tête, parce que ses tétons, gros comme des bombes, l'empêchaient
d'appuyer son cou sur le billot, (et qui m'avait toujours paru singulière),
se comprend parfaitement ici :
ce n'est pas la grande tétasse avalée et brimbalante de Rubens, le
grand baquet de colle à la flamande qui tremble à chaque mouvement,
le Niagara de viande, qui ruisselle, du haut de la poitrine, sur les
montagnes du ventre, et dans les vallées du pubis, comme on voit dans
les bacchanales de Jordaens :
ce sont deux mappemondes que l'on porte devant soi, un second cul,
appliqué sur l'estomac, deux immenses terrines vues du côté bombé,
un Capitole et un Palatin de chair humaine.
L'autre soir, nous avons été visiter une jeune beauté, qui, après
avoir fait quelques façons, et s'être assurée que nous n'étions pas
des mouchards, a ôté sa robe et s'est décerclée, pour nous permettre
de patiner ses charmes à cru.
Sa gorge a fait explosion dans la chambre, défoncé le plancher, débordé
dans la via Condotti, roulé par le Corso, jusqu'à la place de Venise,
et nous a laissés ensevelis sous un déluge de lys et de rosés (style
Dupaty).
Louis, écrasé sous la chute de cette double montagne de Goldan, et
pris entre ces globes, aussi gros que les ballons de Green, lança
une glaire argentée dans l'étroit ravin, où il marqua sa trace, comme
un escargot sur une feuille de vigne ; et moi je m'esquivai pour faire
son épitaphe, s'il restait enterré sous cet éboulement.
Il pense, de cette façon, n'avoir pas attrapé la vérole, mais il n'est
pas sans inquiétude sur la gale ; cependant, aucun acarus ne s'est
encore produit sur son muscle caverneux. On vient de nous donner l'adresse
d'une femme mariée, rue des Quatre-Fontaines, n° 48, près de l'obélisque
de Monte-Cavallo, pine de granit qui sert d'enseigne.
Elle demeure au premier piano (ce mot, qui n'a aucun rapport avec
Erard, signifie étage) et s'appelle Nana.
Son mari sort tous les jours, de midi à trois heures, et alors les
forestiers arrivent ; et Nana, qui est, dit-on, la plus belle femme
de Rome, se met nue comme un plat d'argent, comme un mur d'église,
comme un discours d'acadélicien, et montre son cul à la société, qui
est libre de la retourner.
Ce coup plastique coûte de cinq à dix francs, selon que l'on se contente
de regarder ou que l'on consomme réellement.
Le mari rentre à trois heures : la Nana remet sa chemise et vaque
aux soins du ménage, en femme honnête. Cette aimable industrie a procuré
au marlou une maison et quelques rentes.
Nous l'irons voir et je vous en donnerai une description détaillée.
On nous parle de Naples, et d'une certaine via Capuana qui n'est qu'un
bordel d'une lieue de long.
Mais, n'anticipons pas sur les ordures, et gardons quelques porqueries
pour la bonne bouche.
Pardonnez-moi, chère Présidente, cette interminable lettre, et sachez-moi
gré des efforts que j'ai faits pour ne pas blesser votre pudeur.
J'espère, dans ces sujets indélicats, n'avoir jamais oublié que le
latin, dans les mots, brave l'honnêteté, mais que la lectrice française
ne veut pas être respectée.
(Lettre à la Présidente)