Suzannah, traînée au poteau que venait de quitter sa mère, y
fut attachée à sa place; comme ses mains pendaient, étroitement liées,
devant le temple profané et que ses chevilles étaient entravées, les
mulâtresses se contentèrent de passer son cou délicat dans un lourd
carcan, de sorte qu'elle n'avait même pas la triste consolation de
pouvoir détourner la tête, qu'elle était obligée de regarder en face
ce stupre sans nom.
— Quoi ? Sous les yeux de ma fille ! implora la nouvelle esclave de
William ; tout excepté cela !
— Crois-tu que je vais la priver d'une si profitable leçon ? Ta fille
est ignorante, et montre peu de dispositions; j'ai, ma foi ! fort
bien fait de ne pas l'épouser. Je compte sur toi, sa mère, pour l'instruire
; me comprends-tu ? Ce que je veux, c'est pas seulement l'étreinte,
le geste banal que mime toute la création : ce sont les délicieux
préliminaires, les caresses lascives, les attouchements pervers, les
sortilèges raffinés des grandes amoureuses. Allons ! viens sur ces
fleurs qui gardent encore l'empreinte d'un corps de vierge; mêle au
satin nacré de leurs pétales les transparences laiteuses de la chair
pétrie de volupté, comme elles sont imprégnées de parfums !
Il ne voyait pas, tandis qu'il s'exaltait à la peinture des délices
si proches, des rêves malsains qui allaient devenir une enivrante
réalité, il ne voyait pas les lueurs singulières qui passaient dans
les yeux troubles de la victime, et les striaient, pareilles à un
éclair qui se reflète dans une eau morne.
Un grand frisson avait passé sur cette statue de marbre, aussi pâle
que la pierre et les seins gonflés avaient dressé vers les rares étoiles
leurs pointes menaçantes.
Mais les deux mulâtresses, averties par leur instinct de bêtes dévouées,
avaient vu le regard et senti la peur les saisir aux cheveux.
Elïes s'étaient jetées entre le jeune homme et l'esclave blanche,
s'écriant :
— Maître, prenez garde ! elle vous veut du mal !
Il haussa les épaules, puis s'assit sur le tertre.
— Allons donc ! elle a trop peur de nos fouets !
Il se dévêtit, lui aussi, mit à nu son torse nerveux, ses jambes musclées,
et s'étendit sur les fleurs dont les baisers froids furent agréables
à sa peau dévorée par la fièvre.
— Esclave ! appela-t-il, viens ! Approche; mets-toi à genoux; mais
avant de partager la couche de ton maître, mérite cette faveur par
de savantes caresses qui instruiront l'ignorance de ta fille.
Une mulâtresse levait le fouet pour faire obéir la belle Américaine;
mais l'autre, se précipitant vers l'Anglais, répéta :
— Je vous en prie, maître ! j'ai peur pour vous ! Voyez : ses mains
ne sont pas assez prisonnières !
— Eh bien ! fit William, indifférent.
Qu'on les lui attache derrière le dos !
Les mulâtresses s'empressèrent ; détachant les fers, elles ramènent
les bras en arrière dans une attitude qui fit pointer plus orgueilleusement
la belle gorge en parade; autour des poignets elles enroulèrent plusieurs
fois une corde strictement nouée.
— J'attends ! ordonna lord Ascott.
Pose tes lèvres partout où sommeille une volupté prompte à éveiller,
prodigue-moi toute la science des baisers les plus fervents; montre-toi
la rivale des plus grandes courtisanes, auxquelles t'égalent ta merveilleuse
beauté et ton charme irradiant.
Les mains brunes des mulâtresses, appuyées sur l'épaule ronde et blanche,
la jetèrent les deux genoux sur le sol. Mais comme elle se révoltait,
la nuque raidie et les lèvres closes, celle qui était armé du fouet
cingla son rein onduleux et sa hanche mouvante, tandis que l'autre
courbait impérieusement le front altier.
Alors, dans la clarté blême de la lune qui présidait aux orgies sataniques,
ce fut une scène de sabbat qui se déroula sous les yeux de deux témoins
indifférents et de l'autre victime éplorée, impuissante, suppliciée.
Vaincue par la douleur ou acceptant la fatalité, mistress Buttler
s'était soumise, et le corps de l'homme commençait à se crisper tandis
que des râles sourds s'échappaient de la poitrine haletante et que
les yeux chavirés se tournaient vers les étoiles.
Soudain, une clameur qui n'avait rien d'humain retentissait, cri de
bête, hurlement démoniaque...
La soumission de l'esclave blanche était feinte; elle ne songeait
qu'à se venger; et le maître, blessé, étendait vers la tête parfumée
ses doigts crispés pour arrêter les infernales représailles.
Ce fut le cou potelé qu'il rencontra, et l'enserrant dans un collier
vivant, il concentra toutes ses forces pour une étreinte désespérée.
A la vue de ce drame, Suzannah, oubliant qu'elle était attachée, projeta
tout son corps en avant avec un mouvement qui aurait brisé des liens,
mais qu'arrêta net le collier de fer; un craquement disjoignit ses
vertèbres et elle s'affaissa sans connaissance.
William serrait toujours... si bien que la tête tomba inerte sur l'épaule,
et il s'évanouit, épuisé.
Les deux mulâtresses, clouées sur place par la stupeur, considéraient
cette scène macabre : au poteau le jeune fille suspendue au carcan
et qui était morte, les reins brisés; à terre, la mère, allongée sans
mouvement, les yeux révulsés, le corps griffé et meurtri, la langue
pendant hors de la bouche ensanglantée; et sur les fleurs foulées,
le maître étendu ne donnant plus signe de vie, atrocement mutilé.
Folles de terreur, elles s'enfuirent vers l'habitation sans tourner
la tête et crièrent au secours, avec la voix lugubre des chiens hurlant
à la mort.
(Esclaves blanches - 1908)