La chambre d'Alice se trouvait située non loin de celle de Grâce
et dans la même aile du château.
Elle était très simplement meublée : un lit laqué blanc, bas et large,
un fauteuil et des chaises, le tout en bois laqué; une armoire, un
bureau de dame, une sorte de petit tabouret de piano dont le siège,
— Grâce le remarqua tout de suite, — était recouvert par le même tissu-brosse
qui garnissait la chaise de pénitence sur laquelle, à midi, avait
dû s'asseoir Alice.
Le parquet était recouvert d'une carpette.
Lorsque le colonel et Grâce entrèrent dans la chambre, Alice et Miss
Mabel s'y trouvaient déjà.
La première, en chemise de jour, qui laissait découvertes sa poitrine
et ses épaules et lui venait aux mollets, était debout au pied de
son lit.
Elle avait les mains attachées et la corde qui les liait était attachée
elle-même à la barre de cuivre du lit.
Le colonel lâcha la main de Grâce qui frémissait de terreur et d'indignation
et iî ferma la porte à clef, puis il revint s'asseoir dans le fauteuil.
— Quelle correction ce soir, miss Mabel ? demanda-t-il.
— Ce soir, sir, je vais fouetter les épaules de miss Alice et sa poitrine
avec un petit bouquet d'orties fraîches et je lui donnerai douze coups
de martinet sur le derrière.
— A nu ?...
— Non, sir, je lui ai fait mettre le petit caleçon étroit, en linon.
— Parfait. Allez.
Miss Mabel ouvrit une boîte en carton dans laquelle se trouvaient
rangées une dizaine de tiges d'orties bien garnies de leurs feuilles
et Grâce remarqua que la governess avait ganté de cuir sa main droite
afin, évidemment, d'éviter les piqûres.
Miss Mabel dénoua les rubans qui retenaient la chemise d'Alice aux
épaules et abaissa cette chemise jusqu'à la taille ou elle la maintint
en l'attachant par les rubans.
Les épaules, le dos gracieusement incurvé, la poitrine bombée, les
seins droits et blancs comme la neige, fleuris de rosé, apparurent,
si chastes qu'on eût dit une statue de marbre rosé et qu'il ne s'en
dégageait qu'une impression de beauté pure.
Mais ni miss Mabel ni, sans doute, le colonel ne s'attardaient à de
telles pensées.
Tous deux ne voyaient là que chair à macérer et, partant, qu'esprit
à dominer, à courber, à étouffer...
— Baissez la tête, Miss, dit la governess, et pendant que je vais
vous infliger la correction rituelle, méditez et prenez de bonnes
résolutions !
Tout cela c'était parler pour ne rien dire, car miss Mabel devait
bien se douter qu'on ne médite pas pendant qu'on vous fouette.
Mais ces paroles, comme toutes celles prononcées en pareilles circonstances,
n'avaient pour but que d'ajouter à la confusion de la coupable et
Grâce s'en rendit bien vite compte et nota ces raffinements incessants
qui caractérisaient l'étrange conduite du colonel et de sa gouver-
nante.
Cependant miss Mabel, brandissant le bouquet d'orties, commença d'en
flageller mollement les épaules et les seins, le dos et les flancs
d'Alice.
La fustigée se mit à pleurer et à gémir tout doucement tandis qu'elfe
remuait son buste en tous sens sous l'action cuisante des terribles
feuilles.
— Alice ! dit sévèrement miss Mabel, voulez-vous rester tranquille
?... Je vous défends de bouger ainsi ! Baissez la tête ! Si vous persistez
dans votre inconvenante attitude je vais vous donner vingt-quatre
coups de martinet sur le derrière au lieu de douze !...
La jeune fille ne bougea plus.
Seuls se voyaient encore les mouvements spasmodiques dus à ses sanglots.
Et cependant la governess fouettait toujours, sans répit, promenant
l'humiliante et douloureuse morsure des orties sur toutes les parties
du buste.
Maintenant la peau tout entière était couverte de boutons qui, blancs
d'abord sur fond rouge, avaient rougi eux-mêmes, s'étaient groupés
et avaient formé de larges boursouflures.
On eût dit qu'Alice était en proie à une attaque de rougeole et la
vue de ce corps si rapidement enflammé émouvait Grâce au-delà de toute
expression.
Combien Alice devrait souffrir !
Mais Grâce pensait qu'à sa place elle souffrirait plus encore dans
sa pudeur que dans son corps.
L'acte du colonel fermant la porte à clef la faisait réfléchir, sans
quoi elle n'eût peut-être pu résister à l'envie d'exprimer son indignation,
ce qu'elle aurait fait, comme toujours avec violence.
Mais, elle était bien forcée de se l'avouer, elle avait peur. Elle
avait peur d'être fouettée. Il lui semblait que si elle sentait sur
elle les mains de miss Mabel, si elle se voyait retrousser et préparer
suivant l'usage pour la réception du fouet, elle ne pourrait vivre.
Son cœur s'arrêterait de battre... elle mourrait.
Et pendant qu'elle pensait à ces choses, miss Mabel continuait à fouetter
Alice aux orties.
La jeune fille, obéissante, ne bougeait plus et subissait en pleurant
silencieusement le fouettement mou des feuilles de moins en moins
nombreuses, car elles se détachaient à chaque fouettade.
Enfin miss Mabel jugea que l'urtication était suffisante et elle replaça
les débris du bouquet dans la boîte en carton. Ensuite elle remonta
la chemise, rattacha les rubans sur les épaules et retroussa la chemise
par derrière...
(Grâce Rod - 1912)