Certains auteurs cachés par des pseudonymes sont impossibles à identifier. C'est particulièrement le cas d'« Aimé Van Rod », car ce nom, d'après un spécialiste, cache non pas un, mais plusieurs écrivains.




Aimé Van Rod

Sans un mot, elle détacha les mains d'Alice et alla s'asseoir sur une chaise.
Alors Grâce fut témoin du fait le plus extraordinaire de cette aventure.
Alice, sitôt que ses mains furent détachées, se frictionna sans pudeur aucune, mais sur un sévère avertissement de miss Mabel elle s'agenouilla et vint, sur ses genoux, vers son père.
Derrière ses mains elle cachait son visage en larmes et tout empourpré par la honte.
Elle prit celles du colonel et les baisa humblement, après quoi elle baisa également ses pieds et elle sanglota :
— Mon bon papa... je vous remercie de tout mon cœur...de l'excellente fouettée...que vous... m'avez... fait infliger... Je vous promets... qu'elle me sera bien profitable...
- Je l'espère ! dit simplement le colonel.
Elle rampa dans les mêmes conditions vers miss Mabel à qui, plus humblement encore, si possible, elle baisa le bas de la jupe, les genoux et les deux mains.
— Chère miss, fit-elle d'une voix brisée et tout entrecoupée de hoquets, je vous remercie de tout mon cœur de la bonne fouettée... que vous venez de me donner... Je vous aime tendrement et je vous supplie de me continuer vos fructueuses sévérités !...
— Ainsi ferai-je, dit la governess. Relevez- vous, je vais vous donner le baiser de paix...
Alice se releva, plus humble que jamais, et miss Mabel la pressant contre sa poitrine échangea avec elle l'humiliant, le honteux baiser de paix qu'en elle-même Grâce craignait davantage peut-être que la plus cuisante des corrections.
— Maintenant votre prière ! fit la governess.
Alice s'agenouilla près de son lit, joignit ses mains qui tremblaient encore et prononça tout haut une étrange prière dont l'esprit et la forme entretinrent en Grâce l'indignation la plus violente peut-être qu'elle eût connue à ce jour.
La jeune fille priait, il est vrai, mais elle demandait à Dieu de si étranges choses ! Ne nous y attardons point. Notons seulement que, à la suite sans doute d'une leçon sérieuse de son père et de miss Mabel, elle sollicitait de la Puissance d'En Haut l'anéantissement de l'esprit d'orgueil qui anime les suffragettes. Elle demandait que les hommes, mieux éclairés, comprissent que dans le châtiment corporel des militantes, et dans ce genre de châtiment seul, était la sécurité de l'ordre social établi. Elle demandait encore et surtout, pour elle-même, des corrections nombreuses et sévères afin que fût définitivement étouffé son orgueil féminin sous le poids de la discipline familiale...
Sans doute il était visible que la jeune fille récitait là une leçon. Son débit était incolore, monotone, ni élan, nulle palpitation n'y étaient perceptibles, elle faisait cette prière comme elle en eût fait une autre; mais que d'abjection dans cet acte tout simple en apparence !
Comme il fallait que l'homme et la gouvernante fussent puissants pour avoir amolli, à ce point qu'ils pouvaient le plier à toutes leurs fantaisies, cet esprit qu'ils disaient avoir été indépendant, personnel, difficile !...
La prière terminée, Alice se releva.
Sur un ordre de miss Mabel, elle retira sa chemise de jour et passa sa chemise de nuit, toute blanche avec de grandes larges manches, et très longue, car elle taisait des plis sur le tapis.
Sans dire un mot, miss Mabel prit des rubans noirs qui, au nombre de cinq ou six, étaient disposés sur le dossier d'un fauteuil et elle en noua deux sur les bras d'Alice, au-dessus du coude. Ensuite, elle réunit les extrémités des manches, qui dépassaient les mains, et enfin elle attacha fortement le bas de la longue chemise de façon à former un sac dans lequel se trouvait plongé tout le corps d'Alice.
Elle souleva la jeune fille et la plaça elle-même dans son lit, la borda et lui souhaita bonne nuit.
Grâce, ahurie, avait regardé bouche bée miss Mabel préparer ainsi AÎïce pour la nuit.
Le colonel, qui ne perdait pas de vue sa nièce, la prit sous fe bras et l'entraîna vers la porte.
— Avec les jeunes filles, dit-il, on ne saurait prendre trop de précautions. Chaque soir Alice est attachée de la sorte et nous sommes certains qu'elle ne peut ni se lever ni mal faire.

(Grâce Rod - 1912)



   
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