Ils étaient dans le couloir.
Grâce paraissait hallucinée. Elle avait le regard vague, les lèvres
entr'ouvertes.
Seule sa rougeur persistante, indiquant le trouble de ses pensées,
marquait aussi sa gêne pudique, profonde et son indignation.
Le colonel avait passé son bras sous le sien et ce contact forcé,
qu'elle subissait depuis quelques secondes à peine, suffit à la faire
pour ainsi dire revenir à elle.
Miss Mabel, rouge et importante, les rejoignit.
— Eh bien, Grâce, dit le colonel. Que pensez- vous de mon système
? Voilà comment je comprends la sujétion de la femme. Notez qu'Alice
ne sera pas toujours traitée de la sorte ! Elle élèvera plus tard
ses enfants dans le même sens, elle fera, lorsqu'elle en aura l'occasion,
ce que fait maintenant miss Twigs qui, jadis, fut bien fouettée, elle
aussi ! N'est-ce pas, miss ?
— Oh ! c'est parfaitement vrai ! dit la governess.
— Ainsi toutes les filles d'Angleterre devraient être dressées. Nous
serions la nation la plus heureuse du monde, les ménages seraient
unis, les enfants soumis, l'ordre naturel respecté. Tout serait pour
le mieux dans le meilleur des mondes. Si j'étais secrétaire d'État
à la Justice, j'enfermerais les suffragettes, toutes, militantes ou
non, dans des maisons spéciales où je les ferais fouetter jour et
nuit. Je suis persuadé qu'un mois suffirait pour leur changer complètement
les idées !... Qu'en dites-vous, Grâce ?
— Ou pour les tuer, répondit Grâce entre ses dents.
— Eh ! Mon Dieu ! Il n'y aurait que demi-mal, vous savez !
La jeune fille arracha violemment son bras à celui de son oncle et
recula d'un pas.
— Oh ! fit-elle avec force, taisez-vous ! Vous me révoltez! Je sais
bien que vous voudriez voir toutes les femmes ou mortes ou esclaves
! Je ne vous connaissais pas, je vous connais maintenant ! Vous êtes
un monstre !
— Miss Grâce ! cria miss Mabel.
— Laissez-la, ma bonne amie. Elle va demander pardon de son insolence
et de sa folie. A genoux, Grâce !
— Jamais ! A genoux ! Vite ! Soyez docile !
— Jamais ! Vous me tuerez mais vous ne m'abaisserez pas ! — Sotte
! A genoux !
— Non !...
Une souffrance brusque, atroce, arracha à la jeune fille un cri de
damnée...
Le stick, ce maudit stick qui ne quittait jamais le colonel, venait
de la ceinturer à hauteur des hanches et l'avait mordue comme un renard
furieux, à travers la minceur de la jupe étroite.
Elle recula les bras levés et alla se loger dans un angle du couloir.
Elle suffoquait, haletait, se frottait les hanches.
— Oh ! oh !... oh !... Vous avez osé !... Vous... me... frapper !...
Le colonel était déjà près d'elle, son stick menaçant à demi dressé.
— A genoux ! Elle n'obéit pas, mais ne dit pas « non », comme la première
fois. Sa rougeur avait disparu. Elle était livide maintenant et ses
yeux agrandis fixaient son oncle avec épouvante.
Il répéta :
— A genoux, ou je frappe !
Le stick siffla...
Grâce s'écroula sur ses genoux, terrassée.
— Demandez pardon !
— Qu'ai-je fait ?... haleta-t-elle. Laissez-moi ! Je voudrais... m'en
aller !...
— Oh ! oh ! On ne quitte pas ainsi Banmor, ma fille... ma chère fille
! ...
(Grâce au cachot)